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Pourquoi la musique camerounaise peine encore à conquérir le monde : les acteurs de l’industrie tirent la sonnette d’alarme

Le Cameroun a vu naître des légendes comme Manu Dibango, Francis Bebey ou encore de nouvelles figures internationales comme Libianca. Pourtant, malgré un vivier de talents reconnu, la musique camerounaise peine toujours à s’imposer durablement sur les grandes scènes et les plateformes mondiales. Manque de stratégie, faiblesse des infrastructures, financement insuffisant, gouvernance défaillante… Les professionnels du secteur dressent un constat sans détour.

« La musique faite à Maroua n’arrive parfois même pas jusqu’à Douala »

Le sujet était au cœur des Chantiers Musicaux du Cameroun, une vaste étude menée en 2024 par le Conseil Camerounais de la Musique (CCM), avec l’appui de l’Institut français du Cameroun. Pour Didier Toko, président du CCM et fondateur du Douala Music Art Festival (DOMAF), le premier obstacle est déjà national. « C’est toujours frustrant de savoir que la musique qui est faite à Maroua n’arrivera même peut-être pas sur les scènes de Douala, combien de fois à l’extérieur ? »

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Une réalité paradoxale pour un pays souvent qualifié d’« Afrique en miniature », dont la richesse culturelle et musicale est unanimement saluée. Des pionniers comme Francis Bebey ou Manu Dibango aux artistes actuels tels que Salatiel, Locko, Lydol ou Libianca, le Cameroun continue de produire des talents. Pourtant, rares sont ceux qui réussissent à s’imposer durablement comme têtes d’affiche sur les grandes scènes internationales.

Le talent est là… mais il ne suffit plus

L’étude révèle que le mbolé, aujourd’hui l’un des genres les plus populaires au Cameroun, connaît un immense succès sur les réseaux sociaux. Repris par les diasporas, des influenceurs et même des stars du sport comme Pascal Siakam ou André Onana, ce courant musical peine néanmoins à séduire un public plus large.
Pour Esther Naah, manager de l’artiste Cysoul, tout commence par la vision artistique. « Pour percer ici, un artiste doit proposer un son qui parle aux Camerounais. Le défi ensuite sera, au bon moment, de proposer un son qui parle à d’autres cibles, sans égarer sa fan base locale. »

Le Cameroun a vu naître des légendes comme Manu Dibango, Francis Bebey ou encore de nouvelles figures internationales

Même son de cloche du côté du rappeur Kocee, qui insiste sur la nécessité de produire une musique capable de franchir les frontières. « Il faut faire un son dont un DJ nigérian ou new-yorkais peut facilement aligner le BPM avec d’autres hits. »

Pour Walter Ebelle, directeur général Cameroun du distributeur Keyzit, le problème est aussi celui du positionnement. « La musique proposée par les chanteurs pop A-list n’a toujours pas de nom qui puisse faciliter sa catégorisation dans les playlists. »

Le manque d’argent freine les ambitions

Au-delà de la création artistique, la promotion internationale demande d’importants investissements. Or, selon Esther Naah, la majorité des artistes camerounais financent eux-mêmes leurs projets. « La majorité des artistes sont en production indépendante. Même les majors Universal Music Africa et Sony Music Afrique ont réorienté leur intervention sur de la distribution ou des accords de licence. »

À cela s’ajoutent les difficultés liées au numérique. Pour Davy Lessouga, auteur de L’économie numérique de l’industrie musicale : le cas des pays d’Afrique subsaharienne francophone et senior manager chez Believe, plusieurs facteurs pénalisent les artistes. « Le coût élevé et l’instabilité d’internet, une rémunération par écoute trois à quatre fois inférieure à celle observée en Occident, ainsi qu’un faible taux de bancarisation limitent fortement les revenus issus du streaming. »

Droits d’auteur, salles de spectacle : des blocages persistants

Le secteur souffre également d’une gouvernance jugée défaillante. Pour Blaise Etoa, président d’ACTICC, les artistes sont privés d’une partie de leurs revenus. « Le droit de la copie privée est collecté mais pas reversé par l’État aux artistes. » À cela s’ajoute un manque criant d’infrastructures.

Depuis Montréal, l’artiste et promotrice Vanessa Kanga estime que les musiciens camerounais manquent d’espaces pour développer de véritables spectacles. « Il faut que nos artistes soient habitués à jouer en live au pays dans de bonnes salles, à construire des spectacles, afin que ce soit plus facile pour eux d’être programmés dans des circuits officiels. Jouer dans les fêtes communautaires en diaspora ne doit pas être leur seule réalité. »

Même constat chez François Ducer Nouedoui, promoteur de Mastatik Records.
Habitué à programmer des artistes camerounais dans des salles françaises comme l’Olympia ou le Casino de Paris, il pointe une autre difficulté. « Une des difficultés à remplir les salles est que leur première cible reste souvent un public immigré qui n’avait pas forcément la culture d’aller à des concerts payants. »

« Il faut une véritable politique d’export »

Pour plusieurs acteurs du secteur, l’État doit désormais jouer un rôle moteur. Didier Toko appelle à la création d’un véritable dispositif d’accompagnement. « Il faut un bureau export qui facilite la mobilité des projets artistiques vers l’international. Il faut aussi financer la formation derrière chaque métier de cette industrie. » Aujourd’hui encore, rappelle-t-il, le financement de la culture dépend largement des partenaires internationaux.

« Même Manu Dibango n’a pas eu l’hommage qu’il méritait »

Le journaliste et chroniqueur musical Steevy, créateur de la chaîne YouTube MusicFeelings, regrette également le manque de reconnaissance accordé aux grandes figures nationales. « Il y a un grave problème dans la manière dont le Cameroun gère la culture et les artistes. Il n’y a même pas eu d’hommage national à Manu Dibango, lui qui a exporté la musique camerounaise si loin. »

Le Cameroun a les talents… reste à créer les conditions du succès

Tous les intervenants s’accordent sur un point : le potentiel artistique du Cameroun est immense. Mais sans une meilleure structuration de l’industrie, des politiques publiques ambitieuses, des investissements dans les infrastructures, une meilleure gouvernance des droits d’auteur et une stratégie claire d’exportation, les artistes camerounais continueront d’évoluer en dessous de leur véritable potentiel.

Le talent existe. Les succès isolés de Manu Dibango, Charlotte Dipanda, Sandrine Nnanga ou Salatiel en sont la preuve. Le défi consiste désormais à transformer ces exceptions en une véritable dynamique capable d’installer durablement la musique camerounaise sur les plus grandes scènes du monde.

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Diane Laure MISSEKOU

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