Certaines créations prennent racine dans des périodes de vie que l’on aurait préféré oublier. Dans une publication faite sur sa page le 14 septembre, l’auteure-compositrice camerounaise Ukery revient sur une expérience vécue en 2021, alors qu’elle séjournait dans une petite église et dormait sur une natte, dans le cadre de ce qu’elle décrit comme un suivi spirituel après une maladie. Entre frustration, honte de ses conditions de vie, regard des voisins et sentiment d’être réduite à son apparence sociale, cette période va nourrir une profonde réflexion sur la valeur d’une personne et la fragilité des situations humaines.
2021, une période vécue entre frustration et regard des autres
Ukery raconte une période durant laquelle ses conditions de vie sont devenues pour elle une source de malaise, notamment face au regard de son entourage.
« En 2021, alors que je vivais dans une petite église et dormais à même le sol sur ma natte, internée des suites de maladie nécessitant paraissait-il un suivi spirituel, avec un peu de recul aujourd’hui je crois que j’étais frustrée. Frustrée de ne pas avoir rejoint ma maison plus “decente” ; frustrée d’être “templière” et que tout le quartier savait dans quelles conditions nous dormions ; frustrée de ne pas avoir goûté mon matelas douillet ; frustrée de ne pas avoir reçu “chez moi” mes amis à qui je donnais depuis déjà 2-3 ans toutes raisons sauf vérité que je “vivais” littéralement dans un lieu dont j’avais honte et me disais qu’ils critiqueraient. »
Une frustration qui ne venait pas uniquement de l’inconfort matériel. Le regard des autres semble avoir davantage marqué la jeune femme.

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« Ils jugeaient l’infrastructure et nous traitaient de pauvres »
Dans son récit, Ukery décrit également les attitudes de certains voisins qu’elle dit avoir perçues comme méprisantes.
« Frustrée par les voisins à la maison étage d’à côté de qui très tard certaines nuits par le mur de nos “toilettes” marquant la séparation d’espace terrien je pouvais souvent entendre critiquer notre habitat et nous-même habitants mais nous saluaient pourtant chaque fois qu’ils profitaient de notre cour comme raccourci pour vaquer plus rapidement à leur commission d’un sourire “hypocrite” et “moqueur” à mon goût. Ils jugeaient l’infrastructure et nous traitaient de pauvres pourtant je savais de quelle famille je venais. Peut-être pas la plus riche mais assez modeste pour que jamais je ne manque de rien. »
Pour elle, la différence entre les habitations semblait alors devenir, dans le regard de certains, une manière de classer les personnes.
« Ils jugeaient et croyaient tellement à mon goût que la différence d’infrastructure déterminait forcément le lendemain, la réalité ou même l’avenir de chacun. Ils se croyaient un peu trop à mon goût supérieurs, imbus d’eux-mêmes. »
Une réussite scolaire qui ne suffisait plus à effacer le sentiment de dévalorisation
Au milieu de cette période, Ukery dit avoir progressivement perdu de vue sa propre valeur. Pourtant, elle rappelle un parcours scolaire dont elle aurait pu être fière.
« J’avais pourtant eu mon bac à 15 ans, j’avais beau fréquenter l’une des universités les plus prisées du pays, ils réussissaient par leurs messes basses à me faire oublier toute la valeur que j’étais. »
Le jour où la mort remet tout le monde au même niveau
Un événement va cependant modifier sa manière de regarder ceux qui la jugeaient.
Lorsque des voisins connaissent un deuil et sollicitent la chorale de l’église, Ukery dit avoir découvert une autre facette de cette réalité sociale.
« Un jour ils eurent deuils et vinrent solliciter notre chorale et là, je vis des larmes sur les visages des enfants “riches” du quartier et je compris très vite combien la vie pauvre ou riche est si fragile. Combien l’argent n’achète pas tout et combien l’apparence bien des fois est trompeuse. »
Cette expérience lui fait reconsidérer ce qu’elle associait jusque-là à la réussite.
« Je voyais les standings et regrettais le chez moi mais je ne voyais pas les exploits scolaires jamais réalisés par aucun d’entre eux et qui encore disparaissent à la fermeture des yeux de ce monde. »

« Je déversais ce qu’à mon jeune âge j’avais compris de la vie »
La réflexion ne restera pas seulement dans ses pensées. Ukery explique que c’est dans un moment de ras-le-bol qu’elle va mettre cette expérience en mots et en musique.
« J’étais tout de même encore frustrée et dégoûtée et un soir lors d’un de mes nombreux ras-le-bol, peu de temps après leur deuil, je composais cette chanson où je déversais ce qu’à mon jeune âge j’avais compris de la vie. »
Elle raconte ensuite comment les paroles lui sont venues, avec une inspiration musicale qui lui rappelait notamment une chanson appréciée par son père.
« J’ouïs un petit air qui me rappela beaucoup l’une des chansons préférées de mon père de la célèbre légende Eboa Lotin, plus précisément son titre : “Buña ba Kwedi”. »
Le texte va ensuite prendre forme en plusieurs langues.
« Les paroles furent fluides. Je tenais le premier couplet, ensuite le deuxième. Je fis traduire par un certain Mfomo en pur ewondo puis j’alliais à du bulu puis du français car je voulais que tous aient une idée de l’histoire chantée. »
« La vie, c’est comme une roue »
Au cœur du texte, Ukery résume la leçon qu’elle dit avoir tirée de cette période : aucune situation ne devrait permettre de mépriser quelqu’un, puisque les circonstances peuvent changer.
« Et il y en a, ils racontent des bla bla bla bla. Mais c’est quoi mon gars ? Petite maison en étage, tu regardes mal mais tu cherches palabre. Laisse-moi te dire mon gars : La vie, c’est comme une roue. »
Pour Ukery, cette expérience dépasse donc la simple question du confort matériel ou du statut social.
« Kobô ité est donc cette chanson-là qui essaye de rappeler à chacun comment il vient au monde et comment il part. Combien éphémère est le monde qui nous entoure et surtout combien précieuses sont les valeurs telles que le respect de chacun, peu importe sa classe, son apparence car parfois la réalité est tout autre, l’avenir aussi incertain, mais la mort évidente pour tous. »
Une histoire personnelle qui, avec le recul, devient ainsi une réflexion plus large sur le regard porté sur les autres, les apparences et la fragilité des positions sociales. Derrière les différences visibles, Ukery invite surtout à ne jamais oublier qu’aucune situation n’est définitive.

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Muriel Yanga








