Le scénariste et réalisateur camerounais Ghislain Towa tire la sonnette d’alarme sur les difficultés économiques du septième art. Dans une double interpellation publiée lundi 19 octobre, il questionne les débouchés commerciaux des films, la rémunération des professionnels et le devenir de ceux qui ont consacré plusieurs décennies à cette industrie.
Le cinéma camerounais peut-il garantir un avenir à ceux qui le font vivre ? C’est la question posée par Ghislain Towa dans une sortie qui remet au centre du débat la viabilité économique du secteur. Au-delà de la création, le cinéaste s’intéresse au sort des professionnels confrontés aux difficultés de financement, à la faiblesse des débouchés commerciaux et à l’incertitude qui accompagne parfois de longues années de carrière.
Dans sa première interpellation, il invite les acteurs du secteur à regarder au-delà des productions et des cérémonies de récompenses pour s’intéresser aux conditions de vie des professionnels.
« Que deviennent les cinéastes camerounais ? Que deviennent les auteurs, les réalisateurs, les acteurs, les actrices et les techniciens après dix, quinze ou vingt années de carrière ? Où sont-ils aujourd’hui ? Que vivent-ils ? De quoi vivent-ils ? »
Pour lui, le problème dépasse la seule question du talent. Il concerne la capacité du secteur à offrir des perspectives durables à ceux qui y travaillent. « Une industrie ne peut pas reposer uniquement sur la passion de ceux qui la font vivre. Le talent ne paie pas toujours les factures. Les applaudissements ne financent pas les prochains tournages. Et la reconnaissance symbolique ne remplace pas une rémunération juste », souligne-t-il.

𝐓𝐞́𝐥𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐫𝐠𝐞𝐳 𝗟’𝗔𝗣𝗣𝗟𝗜𝗖𝗔𝗧𝗜𝗢𝗡 𝗟𝗔𝗨𝗥𝗔 𝗗𝗔𝗩𝗘 𝗠𝗘́𝗗𝗜𝗔 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐧𝐞 𝐫𝐢𝐞𝐧 𝐦𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞𝐫 𝐝𝐞 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐝𝐢𝐬𝐩𝐨𝐧𝐢𝐛𝐥𝐞 𝐬𝐮𝐫
Après la sortie en salle, où va le film camerounais ?
Dans une seconde partie consacrée à l’exploitation des œuvres, Ghislain Towa soulève la difficulté de la rentabilité des films après leur sortie en salle. Entre les investissements engagés, les recettes espérées et les possibilités de diffusion, les producteurs doivent pouvoir compter sur un marché capable de prolonger la vie commerciale de leurs œuvres.
« Que devient un film camerounais après sa sortie en salle ? Quelle est sa destination ? Après les avant-premières, les tapis rouges, les photos et les applaudissements, où finit réellement l’œuvre ? Dans les tiroirs ? Sur une chaîne de télévision qui ne l’achète pas ? Sur Internet sans véritable retour financier ? Ou dans l’oubli ? », interroge-t-il.
Le réalisateur de « CLASSE A PART » pointe les limites d’un modèle dans lequel la sortie en salle ne garantit pas nécessairement le retour sur investissement. Il s’inquiète également de la situation des producteurs qui contractent des dettes pour financer leurs projets et peinent ensuite à récupérer les sommes engagées.
« La vérité dérange : dans notre pays, beaucoup vivent pour le cinéma, mais très peu vivent du cinéma », affirme-t-il.
Pour le cinéaste, les œuvres devraient pouvoir continuer à générer des revenus grâce à leur diffusion télévisée, aux plateformes numériques, aux circuits éducatifs et à la distribution internationale. Cette diversification des débouchés permettrait aux producteurs de mieux rentabiliser leurs films et de financer de nouvelles créations.

Télévisions, festivals et droits d’auteur dans le débat
Les chaînes de télévision, les festivals, les organisateurs de récompenses et les pouvoirs publics figurent également parmi les acteurs interpellés. Ghislain Towa questionne la place réservée aux productions locales dans les programmes télévisés et les retombées économiques des manifestations cinématographiques.
« Un festival ne devrait pas seulement célébrer le cinéma pendant quelques jours. Il devrait aussi contribuer à lui donner les moyens d’exister toute l’année », estime-t-il.
La question des droits d’auteur et des droits voisins s’inscrit dans cette réflexion. Le Cameroun dispose d’un cadre juridique en la matière, notamment la loi n° 2000/011 du 19 décembre 2000 relative au droit d’auteur et aux droits voisins. Mais l’existence de ces dispositions ne suffit pas, à elle seule, à garantir une rémunération effective des créateurs et des autres ayants droit. Les conditions d’exploitation des œuvres, le respect des contrats et la perception des revenus restent déterminants.
Quel avenir après vingt ans de carrière ?
Au-delà des difficultés de financement et de distribution, Ghislain Towa pose la question de la protection sociale et de l’avenir des professionnels vieillissants. Acteurs, scénaristes, réalisateurs et techniciens peuvent-ils préparer leur retraite après plusieurs décennies d’activité dans un secteur où les revenus ne sont pas toujours réguliers ?
Le cinéaste redoute une perte progressive des compétences si les professionnels ne trouvent plus les moyens de poursuivre leur activité et de transmettre leur savoir-faire aux nouvelles générations.
« Nous ne pouvons pas éternellement demander aux cinéastes de se sacrifier au nom de la passion. Nous ne pouvons pas non plus attendre que chacun se batte seul pour sauver une industrie qui devrait être une responsabilité collective », prévient-il.
Son appel s’adresse ainsi aux producteurs, aux réalisateurs, aux scénaristes, aux acteurs, aux techniciens, aux diffuseurs, aux organisateurs de festivals, aux pouvoirs publics et aux partenaires économiques. Il plaide pour une concertation capable de déboucher sur des solutions concrètes.
En conclusion de sa réflexion, Ghislain Towa revient à la question qui traverse ses deux publications : « Qui gagne réellement de l’argent grâce au cinéma camerounais, et pourquoi ceux qui le fabriquent en gagnent-ils si peu ? »
Une interrogation qui replace la viabilité économique au cœur des enjeux du septième art national. Car au-delà de la production de nouveaux films, l’avenir du cinéma camerounais dépend aussi de sa capacité à créer un marché, à rémunérer ses professionnels et à permettre aux œuvres de continuer à vivre après leur sortie en salle.

Eve-Pérec N.BEHALAL










