Des parquets de basket alsaciens aux prétoires d’Île-de-France, l’avocate malienne Kadiatou Tapily dénonce les stéréotypes persistants qui continuent de gangréner les institutions. Un témoignage fort et sans filtre sur les préjugés ordinaires auxquels se heurtent les femmes noires au sommet de leur art.
Kadiatou Tapily dénonce la violence des plafonds de verre académiques
Kadiatou Tapily rappelle que la confrontation avec le racisme a jalonné son parcours bien avant son entrée au barreau. Seule élève noire de son école primaire à Strasbourg, puis confrontée à des insultes et des mimiques dégradantes sur les terrains de basket en Alsace, elle a essuyé l’une des remarques les plus violentes de sa scolarité au sein même de l’université. Alors qu’elle achevait avec succès son Master 2 en droit des affaires et fiscalité et annonçait son départ pour Paris, sa propre professeure de droit social lui a asséné une prédiction glaçante en plein amphithéâtre :
« Et elle me dit : « Vous faites bien de partir parce qu’en réalité avec votre couleur de peau, vous n’aurez pas trouvé de travail en Alsace. » Et elle l’a dit devant toute la classe […] pour elle, ça paraissait naturel. »

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Aux portes des tribunaux, le mépris ordinaire et les quiproquos insultants
Une fois en exercice, le port de la robe n’a pas suffi à éteindre les réflexes discriminatoires. L’avocate témoigne de scènes surréalistes vécues dans les palais de justice, où sa légitimité professionnelle est systématiquement remise en cause par des agents de sécurité, des greffiers ou même des confrères. Entre un vigile à Nanterre qui l’apostrophe par un familier « Cousine, c’est pas de ce côté » et un avocat à Versailles qui la prend pour une prévenue, l’épisode du tribunal de Bobigny illustre parfaitement ce préjugé tenace lorsqu’elle s’est présentée pour déposer une plainte en portant du tissu africain :
« Il y a une personne du corps judiciaire qui me dit « Bonjour madame, je sais pas si vous savez lire, mais en fait ici c’est que pour les professionnels. » […] J’arrive à mon tour pour déposer mon dossier et elle me dit « je vous aurais prévenu ». Et donc là, je dis « Bonjour madame, je voudrais déposer une plainte pour un client. Je suis avocate au barreau de Paris, je vous montre ma carte » et là je vois la personne du corps judiciaire qui commence à reculer… »

𝐓𝐞́𝐥𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐫𝐠𝐞𝐳 𝗟’𝗔𝗣𝗣𝗟𝗜𝗖𝗔𝗧𝗜𝗢𝗡 𝗟𝗔𝗨𝗥𝗔 𝗗𝗔𝗩𝗘 𝗠𝗘́𝗗𝗜𝗔 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐧𝐞 𝐫𝐢𝐞𝐧 𝐦𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞𝐫 𝐝𝐞 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐝𝐢𝐬𝐩𝐨𝐧𝐢𝐛𝐥𝐞 𝐬𝐮𝐫
Prise pour la secrétaire dans son propre cabinet, elle déconstruit les imaginaires
L’invisibilisation de son statut ne s’arrête pas aux couloirs des cours de justice ; elle s’invite jusqu’au sein de son propre cabinet d’avocat. Kadiatou Tapily relate notamment l’anecdote d’un client venu pour un rendez-vous qui, lui ouvrant la porte, l’a immédiatement prise pour une assistante en lui demandant de lui servir un café, un verre d’eau et d’effectuer des photocopies avant de réaliser sa méprise. Face à ces scènes récurrentes, Kadiatou Tapily affirme son refus de se conformer aux attentes d’un système qui assigne les minorités à des rôles subalternes, rappelant l’urgence de changer les mentalités dès l’enfance :
« Il y a plusieurs choses qu’il faut apprendre dès le plus jeune âge à tous les enfants. C’est que peu importe nos origines sociales, raciales, géographiques, peu importe, on peut faire le métier qu’on a envie de faire. Ça permet aux enfants de se dire : « Ben tiens, c’est pas parce que tu es une femme que tu peux pas être avocate […] c’est pas parce que tu es noir que tu peux pas faire de longues études. » »
Le parcours de Kadiatou Tapily nous rappelle que l’excellence et la compétence n’ont ni couleur, ni genre, ni classe sociale. Face aux jugements réducteurs et aux regards qui voudraient enfermer les individus dans des cases préétablies, garder la tête haute et revendiquer pleinement son identité constitue le plus éclatant des triomphes. En transformant les humiliations quotidiennes en une tribune d’émancipation, elle trace un chemin d’espoir pour toutes les jeunes filles et tous les garçons issus des minorités.
Avec une ironie élégante mais inflexible, Kadiatou Tapily démontre aujourd’hui que les compétences juridiques ne dépendent ni de l’uniformité capillaire ni du taux de mélanine. En portant haut sa toge et son authenticité, elle rappelle avec panache que la justice est plus forte que les préjugés de couloir.

Eddy Senga










