Derrière les murs de la prison centrale de New Bell, à Douala, une aventure artistique inattendue bouleverse les idées reçues sur l’univers carcéral. Dans cet établissement souvent associé à la surpopulation et à la violence, des détenus ont fait de la musique un moyen d’expression, de reconstruction et d’espoir. Leur label, Jail Time Records, est aujourd’hui salué bien au-delà des frontières camerounaises.
Une prison qui fonctionne comme une véritable ville
Réputée pour être l’une des prisons les plus surpeuplées du Cameroun, New Bell possède une organisation singulière. Les détenus y ont développé leur propre système de fonctionnement : des « taxis » chargés de transmettre les messages, des prisonniers qui épaulent les gardiens dans certaines tâches de surveillance, mais aussi un marché où s’échangent nourriture et produits du quotidien.

𝐓𝐞́𝐥𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐫𝐠𝐞𝐳 𝗟’𝗔𝗣𝗣𝗟𝗜𝗖𝗔𝗧𝗜𝗢𝗡 𝗟𝗔𝗨𝗥𝗔 𝗗𝗔𝗩𝗘 𝗠𝗘́𝗗𝗜𝗔 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐧𝐞 𝐫𝐢𝐞𝐧 𝐦𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞𝐫 𝐝𝐞 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐝𝐢𝐬𝐩𝐨𝐧𝐢𝐛𝐥𝐞 𝐬𝐮𝐫
Dans ce microcosme est née une initiative qui fait désormais parler d’elle sur la scène internationale : Jail Time Records, un studio d’enregistrement installé au cœur même de la prison.
Quand le rap devient un souffle de liberté
Fondé en 2018 par l’ancien détenu camerounais Steve Happi et l’artiste italienne Dione Roach, le label offre aux prisonniers un espace pour raconter leurs histoires, leurs regrets, leurs rêves et leurs blessures. Pour Steve Happi, la musique représente bien plus qu’un simple divertissement. « C’est un instrument de résistance… où nous pouvons partager l’amitié, l’amour et où nos voix peuvent être entendues. On ne pense plus aux quatre murs, on trouve la liberté. »
Le studio reste modeste : une petite cabine d’enregistrement et un ordinateur suffisent pourtant à produire des morceaux qui séduisent un large public .
Des artistes révélés derrière les barreaux
Plusieurs détenus se sont imposés comme de véritables figures du label. C’est notamment le cas d’Empereur, dont un clip entièrement tourné à l’intérieur de New Bell a dépassé les 24 000 vues sur YouTube.

Autre visage marquant, Stone, ancien membre de la Garde présidentielle camerounaise condamné à dix ans de prison pour vol et détention illégale d’armes, livre un témoignage poignant dans le documentaire consacré au projet. Son morceau « Heart of Stone » évoque la solitude, la culpabilité et le manque de sa fille, qu’il tente désespérément de joindre.

Un documentaire couronné à New York
L’histoire de Jail Time Records a inspiré un documentaire réalisé pendant six ans par Steve Happi et Dione Roach. Présenté au Tribeca Festival à New York, le film a remporté trois récompenses, dont celle du « Meilleur long métrage documentaire« , attirant l’attention de nombreuses personnalités du cinéma.
Le réalisateur néo-zélandais oscarisé Taika Waititi, producteur exécutif du film aux côtés de son épouse, la chanteuse Rita Ora, voit dans cette initiative une démonstration du pouvoir réparateur de l’art. « Avoir un moyen d’expression est une chose incroyablement puissante et humaine. »

Un projet qui dépasse les murs de New Bell
Le succès du label ne s’est pas arrêté à Douala. Après la sortie de l’album « Jail Time Vol. 1 » en 2022, dont une partie des revenus est reversée aux artistes détenus, Jail Time Records s’est ouvert à l’aile féminine de la prison. La chanteuse Jeje est devenue la première artiste du label avec son titre « Show Me The Way« .

En 2023, Steve Happi et Dione Roach ont franchi une nouvelle étape en créant un second studio à la prison centrale de Ouagadougou, au Burkina Faso, avec l’ambition de reproduire cette expérience dans d’autres établissements pénitentiaires africains.
Une lueur d’espoir malgré une réalité difficile
Le succès artistique de Jail Time Records contraste avec les conditions de détention dénoncées depuis plusieurs années par des organisations de défense des droits humains. En 2022, Human Rights Watch estimait que New Bell accueillait près de 4 700 détenus, soit environ quatre fois sa capacité officielle. La prison a également été frappée par une épidémie de choléra ayant coûté la vie à plusieurs prisonniers.
Malgré ce contexte, Steve Happi reste convaincu que la musique peut changer des trajectoires. « Avant cela, ils avaient cette mentalité : c’était eux contre le monde. Aujourd’hui, la musique leur offre une lueur d’espoir pour un avenir meilleur. »
Loin de glorifier la prison, Jail Time Records démontre que la création artistique peut devenir un puissant levier de réhabilitation. À New Bell, des voix longtemps enfermées trouvent désormais un écho qui dépasse les murs de la prison et résonne jusqu’aux plus grands festivals internationaux.
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Benjamin NOAH










