Elle a été mariée de force comme quatrième épouse, affamée pour la faire plier et arrêtée pour pratique du féminisme américain. Aujourd’hui, à la tête de la plus grande galerie d’art du Nigeria, Nike Davies-Okundayo, alias « Mama Nike », incarne à elle seule une revanche sur la vie. Portrait d’une femme qui a transformé la pauvreté et la soumission en empire artistique.
Mama Nike, une enfance volée par la pauvreté
Née en 1951 dans une famille pauvre du Nigeria, Nike perd sa mère à seulement 6 ans. Très tôt, elle est formée par les femmes de sa famille à l’art de l’adire, ce tissu aux motifs indigo éclatants traditionnellement porté par la royauté du sud-ouest du pays.
Très jeune, elle apprend à extraire les graines de coton, à filer, et à tisser. Mais l’apprentissage se fait dans la douleur. École le matin, ferme dès 14 heures, et jamais assez à manger.
« On ne gagnait pas d’argent, on n’arrivait même pas à manger. Les journées étaient interminables. J’étais comme un squelette ».
Pour survivre, elle devient baby-sitter dans une famille éloignée de son village. La nuit, quand l’enfant dont elle s’occupe s’endort enfin, elle brode. C’est l’une de ces broderies ornée de l’inscription ”Le Seigneur est mon berger” qui attire l’attention des religieuses de passage. Elle a alors une révélation : son talent peut la faire vivre.

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Quatrième épouse… jusqu’au déclic américain
La pauvreté familiale la rattrape lorsque son père accepte la demande en mariage d’un homme plus âgé, qui la veut comme quatrième épouse. Nike tente de fuir à plusieurs reprises, avant de rejoindre une troupe de théâtre itinérante de passage dans son village. Une expérience qui la transforme.
« Ils m’ont rasé la tête. Moi qui ne peux pas regarder les gens en face, je suis devenue maîtresse de scène ! »
C’est dans ce contexte qu’elle rencontre son premier mari, un artiste qui épousera finalement quinze femmes au total. Nike raconte comment il les affamait pour les forcer à se soumettre.
« Trois jours sans eau, sans boisson, sans nourriture. Ils nous ont transformés en lionnes sans dents. Alors on a été forcées d’accepter. »
Dans les années 1970, le talent de Nike commence à être reconnu au-delà de son village. Elle est invitée aux États-Unis pour enseigner l’artisanat traditionnel nigérian aux Afro-Américains. Ce voyage bouleverse sa vision du monde.
« J’ai vu toutes ces femmes. J’ai demandé : « Combien d’épouses votre mari a-t-il ? » Et elles répondaient : « Moi seulement. » »

Transmettre pour libérer, le credo de Mama Nike
De retour au Nigeria, les tensions familiales, la jalousie et les violences deviennent insupportables. En 1982, à bout, elle fait discrètement construire une maison à Kaduna, financée par la vente de ses créations. Une fois la maison achevée, elle annonce son départ. Une à une, les autres épouses de son mari la suivent. Elle va alors leur enseigner l’art ancestral de l’adire .
« Je leur ai enseigné l’adire, pour que chacune d’entre nous gagne un peu d’argent, et pas seulement moi ».
Elle leur parle des États-Unis.
« Il existe un pays où vous pouvez avoir votre homme pour vous toute seule. Elles répondent “Emmène-nous là-bas !” »
La nouvelle se répand vite. Nike finit par réunir une vingtaine de jeunes filles dans un garage pour leur transmettre les techniques de l’adire. Mais la police l’arrête.
« Ils sont venu m’arrêter un matin, disant que je pratique le féminisme américain ».
À cette époque, sa première « galerie » n’était rien d’autre que sa chambre. Aujourd’hui, le Nike Centre for Arts and Culture à Lagos, s’étend sur cinq étages et abrite des milliers d’œuvres, mettant en lumière de nombreux artistes nigérians.
Septuagénaire aujourd’hui, Mama Nike continue d’accueillir des visiteurs venus du monde entier. Si elle a indéniablement contribué à faire rayonner l’art nigérian, son plus grand héritage reste la formation des milliers de femmes aux métiers de la broderie, du textile et de l’adire, leur offrant à travers ce savoir-faire séculaire, les clés d’une liberté qu’elle a dû, elle, arracher pièce par pièce.

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Eddy Senga








