Il parle de photographie comme d’autres parlent de mémoire, de transmission ou même de résistance culturelle. Pour Alain Ngann Yonn, 51 ans, l’image n’est pas qu’un simple cliché : elle porte une émotion, une histoire et surtout un regard africain longtemps absent des récits visuels dominants. Dans un témoignage profond et sincère le mercredi 13 mai 2026, le photographe camerounais revient sur son parcours, ses inspirations et cette quête permanente d’authenticité qui traverse toute son œuvre.

« Shooter localement » : la naissance d’un regard africain contemporain
Avant la photographie, Alain Ngann évoluait déjà dans l’univers de la communication avec sa propre agence. C’est dans ce cadre qu’il découvre progressivement la puissance de l’image.
Très vite, une frustration naît : celle de voir les réalités africaines racontées presque exclusivement à travers des banques d’images étrangères, éloignées des visages et des environnements locaux. « La première idée pour moi, c’était vraiment d’essayer d’apporter ma façon de voir, de partager notre environnement et notre quotidien. »

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Formé également en architecture, il commence alors à expérimenter la photographie dans un cadre publicitaire avant de développer une approche plus personnelle et artistique. Pour lui, il était essentiel de proposer une autre lecture du continent, loin des représentations « misérabilistes » souvent associées à l’Afrique. « On n’était pas obligé de tout le temps regarder notre côté un peu misérabiliste de l’Afrique. » Une volonté qui donnera naissance à une photographie plus contemporaine, plus noble et profondément enracinée dans les réalités africaines.
Quand la photographie devient transmission
Chez Alain Ngann, la photographie dépasse largement le cadre esthétique. Elle est un outil de transmission émotionnelle et culturelle. « Pour moi, la photo c’est un partage. Pour moi, la photo c’est une transmission. » L’artiste explique vouloir capturer des émotions capables de résonner chez d’autres personnes, peu importe leur origine ou leur parcours. « On a une émotion, quelque chose qu’on voit qui crée une émotion en nous et il est important de voir comment essayer de la restituer à d’autres personnes. » Cette dimension humaine et sensible constitue aujourd’hui le cœur de son travail.

Une première exposition inattendue… et décisive
Sa première exposition arrive presque par hasard, après une campagne de sensibilisation autour de l’albinisme. Un moment marquant qui va profondément transformer son rapport à son art. « C’était la première fois que je soumettais vraiment mon travail au regard du public. » Même si l’expérience était stressante, elle agit comme une révélation.
Le photographe réalise alors que ses images touchent les gens, provoquent des émotions et ouvrent des discussions autour de sujets sensibles, identitaires et sociaux.

« Nous sommes des princes » : réhabiliter la noblesse africaine
L’un des axes majeurs du travail d’Alain Ngann repose sur la valorisation des héritages africains. À travers ses portraits inspirés de royaumes, de reines et d’amazones, il tente de reconstruire une mémoire visuelle plus fière et plus puissante des peuples africains. « Je pense qu’on est des descendants de royaumes, on est des princes. »
Une affirmation qui résume sa démarche artistique : rappeler que l’histoire africaine ne se limite pas aux récits de souffrance ou de domination.
« Visuellement, on avait besoin d’avoir des choses qui puissent rappeler notre royauté. » Ses créations mettent ainsi en scène des personnages majestueux, presque mythologiques, dans une esthétique où se croisent utopie, héritage culturel et imagination contemporaine.

Entre utopie et authenticité : la quête du narratif africain
Alain Ngann assume une approche parfois utopique dans sa manière de représenter l’Afrique. Mais derrière cette esthétique travaillée se cache une réflexion beaucoup plus profonde sur le narratif africain. « Il y avait quelque chose à faire au niveau du narratif. » Le photographe reconnaît cependant vouloir aller encore plus loin, notamment dans une approche plus anthropologique et documentaire. « Il faudrait peut-être aller sur un travail un peu plus anthropologique pour aller plus loin dans l’authenticité. » Une manière pour lui de continuer à explorer les détails, les traditions et les symboles culturels avec davantage de précision.
“Telbana” : la série qui a changé sa perception de l’image
Parmi ses créations les plus marquantes, Alain Ngann cite particulièrement sa série intitulée « Telbana« . Une œuvre qu’il décrit presque comme une expérience instinctive et inexplicable. « Le résultat était juste waouh, sans savoir comment finalement on ajuste les choses. » Pour lui, certaines créations échappent même parfois à toute logique technique. « On est comme pris par quelque chose et c’est extraordinaire. »
Une exigence permanente… et un regard lucide sur la photographie au Cameroun
Malgré son parcours reconnu, Alain Ngann refuse toute forme de satisfaction artistique. « Je pense que je ne suis vraiment pas arrivé à ce que j’aimerais être capable de délivrer comme boulot. »
L’artiste insiste énormément sur l’exigence, la rigueur et l’objectivité nécessaires dans le traitement de l’image.
Il évoque également les difficultés rencontrées par la photographie au Cameroun, notamment le manque d’intérêt du public comparé à certains pays d’Afrique de l’Ouest où cet art bénéficie d’une reconnaissance plus importante. « On n’a pas encore pu vraiment capter l’intérêt des gens par rapport à la photographie. » Pour lui, le véritable défi réside aussi dans la construction d’un écosystème solide capable d’accompagner les artistes visuels locaux.

« On ne baisse pas son niveau d’exigence »
Malgré les obstacles, Alain Ngann garde une philosophie claire : continuer à avancer, apprendre et rester fidèle à sa vision. « On se cogne la tête, mais on se relève… et surtout on ne baisse pas son niveau d’exigence. » Une phrase qui résume parfaitement le parcours d’un artiste pour qui la photographie n’est pas seulement une discipline artistique, mais une manière de raconter l’Afrique autrement.
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Diane Laure MISSEKOU




